El Coral

coral

A deux heures de marche de Prats de Mollo, à une heure et demie du village de Lamanère, à quarante cinq minutes du Col d’Ares, par des sentiers de montagne en grande partie ombragés, sur l’une des collines les plus verdoyantes du haut Vallespir, tapissée de fleurs pendant la belle saison, est situé l’ermitage de Notre Dame du Coral.

(Jean Ribes Haut et Moyen Vallespir tome 4)

C’est là, dans la ferme attenante à cet ermitage que nos ancêtres ont vécu.

 

 

Vente de la ferme à Esteva Plana en 1644

Le 23 Novembre 1643 la ville de Prats de Mollo devient propriétaire du Coral après que Joan Pere de BADIA prêtre bénéficiaire de l’église parroissiale ait obtenu le bénéfice de la chapelle Notre Dame du Coral, dépendant jusqu’alors de l’abbaye de Camprodon.

Les consuls de Prats s’empressent de vendre l’ exploitation agricole et le 4 Août 1644 par acte passé devant Maître de la Trinxeria notaire à Prats de Mollo « Stephano Plana agricola termini dita villa Pratorum de Mollione » achète la maison et les terres agricoles dont la description : « com es casa quintans prats devesa empriu » (comme est maison chams prés terres incultes).

Mais les 3 consuls Galserandus Salacrus, Galdericus Galsomias et Bernardus Ribas s’empressent d’ émettre des réserves dans la vente. Ainsi la maison neuve située au levant ainsi que la maisonnette de l’ hermite ne sont pas comprises dans la vente,pas plus que les deux porches attenants à la chapelle. Mais ce qui est le plus interressant dans cette transaction reste le fait que les pièces maîtresses de la dite maison c’est à dire la cuisine et la « sala » (la salle) devront être mises à disposition des pélerins le Lundi de Pentecôte et le 8 Septembre qui sont les deux jours de pélerinage à Nôtre Dame du Coral.

« Item ab pacta que en lo dia de lendemà de pentecosta ahont en dita Capella se va ab professo de la parrochial Iglesia de la presen villa y la vigilia de nostra segnora de buit de septembre y dit dia de nostra segnora de setembre axi los visitants dita Capella tingan empriu com fins lo dia presen lo han sempre tingut en la sala y cuina de la casa propria de dita heretat del Coral alli a hont dit Steva Plana vuy esta y per havant stara en dita heretat y tots sos successors. »

« Aussi avec pacte que le lendemain de Pentecôte où dans cette dite chapelle l’on vient en procession depuis l’Eglise paroissiale de la présente ville ainsi que le 8 Septembre dit jour de Notre Dame de septembre ,les visiteurs de la dite Chapelle aient accès comme ils l’ont toujours eu à la salle et cuisine de la propre maison de cette propriété du Coral là où le dit Steva Plana est aujourd’hui et sera dorénavant dans sa propriété avec tous ses successeurs. »

Cette maison dont il vient d’être question , située à droite de l’entrée de la chapelle existe toujours aujourd’hui et elle fait partie de la propriété de la chapelle. La promiscuité entre la chapelle et la maison d’habitation ayant certainement posé quelques problèmes, en 1731 d’un commun accord Julià PLANAS petit fils d’Esteva et les consuls de Prats de Mollo décident de faire construire une nouvelle maison. Dans les motifs invoqués il est fait allusion à de nombreuses servitudes (probablement la mise à disposition de la cuisine et de la salle aux pélerins.)

« considerat que el dit Planas s’obliga moltes servituts » (« considérant que le dit Planas s’oblige à de nombreuses servitudes »)

Rosa meurt dans un incendie

Nous sommes le 9 Janvier 1731, il doit faire très froid dans la maison du Coral. Peut-être a t’on même fait du feu dans la chambre ou couche Rosa.
Quel âge a t’elle ? Nous ne pouvons répondre avec certitude. Cependant elle est célibataire .
Cette jeune fille ou enfant qui vient de mourir brûlée vive en ce Mardi 9 Janvier sera ensevelie le lendemain même devant la chapelle du Coral pour les raisons évoquées dans l’acte de sépulture rédigé en catalan:

 » Als 10 de janer any 1731 jo baix firmat me so transportat a la capella de nostra senyora del Coral per sercar lo cos y cadaver de Rosa Planes donsella habitant en dita capella, pero com mori dremada per lo incendi del foch hi ague en un quarto des aposentos de dita capella als 9 de dit mes y any y trobant lo dit cadaver tot sustit y reduit en pessa no se es pogut transportar per ser enterrat en lo sementeri comù de nostra parroquial iglesia per no aver hi persona que aja volgut portar lo residuo del dit cadaver per lo gran feror que de si despedia.

Per lo que jo estat obligat a enterrar lo residuo de dit cadaver devant la porta petita de dita capella ……. »

« Le 10 janvier de l’année 1731, je soussigné, me suis transporté à la chapelle Notre Dame du Coral, pour chercher le corps et cadavre de Rosa Planes, célibataire, habitant la dite chapelle, mais comme elle mourrut brûlée par l’incendie qu’il y eut dans une chambre des appartements de dite chapelle, le 9 des dits mois et année et trouvant le dit cadavre tout brûlé et réduit en morceaux, on ne put le transporter pour être enterré au cimetière de notre église parroissiale, pour n’y avoir personne qui ait voulu transporter les résidus du dit cadavre par la grande peur qu’il dégageait.
Pour celà, j’ai été obligé d’enterrer le résidu du dit cadavre devant la porte de la dite chapelle. »

Le parvis de la chapelle du Coral.

Le parvis de la chapelle du Coral.

Ainsi personne n’ayant voulu transporter la dépouille de Rosa Planes à cause de la peur que causait son cadavre , il a fallu l’enterrer sur place , devant la petite porte de la chapelle de Notre Dame du Coral.
Combien de fidèles visitant la chapelle ont du fouler cette terre sous laquelle repose cette jeune fille disparue tragiquement un jour de Janvier 1731.

 

Assassinat de Sylvestre et Véronique

Les antécédents

Le 21 Janvier 1793, Louis XVI est guillotiné à Paris. Les royaumes étrangers s’ apprêtent à faire la guerre à la France. Charles IV, roi d’Espagne masse ses armées le long de la frontière et le 7 Mars 1793, la Convention déclare la guerre à l’Espagne. A Perpignan c’est un climat de liesse générale.
L’armée Espagnole sous le commandement du Général Ricardos pénètre en France le 17 Avril 1793 par St Laurent de Cerdans et le Coll de Portell. Beaucoup mieux préparée, l’armée Espagnole est en 24 heures maître de la vallée du Tech et de Céret. Les forts d’Arles et de Prats ne tarderont pas à tomber.

Les Commissaires de la République lancent un vibrant appel patriotique et 10000 volontaires affluent de l’Hérault, de l’Aude, du Gers, du Tarn et même du Cantal. Avec ces hommes et l’arrivée de généraux comme Dagobert, sera formée l’Armée des Pyrénées Orientales.
Malgré la déroute de leur armée après la bataille de Peyrestortes le 17 Septembre 1793, les Espagnols seront présents en Vallespir jusqu’en 1794.
La contre attaque Française démarre fin Avril 1794, et le 1er Mai à 4 heures du matin les Français remontent les 2 rives du Tech à partir du Boulou vers Arles, St Laurent et Prats.

Avant d’être refoulés définitivement, les Espagnols vont commettre divers actes de pillage. A Prats de Mollo on a noté les pillages suivants :
9 Mai Cal Pubill
19 Mai La Preste
24 Mai La Baragane et Grabudella
25 Mai Perafeu
30 Mai El Mir
9 Juin El Cortal

Par ailleurs dans la série L (Epoque Révolutionnaire), 3 papiers attestent de pillages par les Espagnols . Il s’agit de Casa Molins le 25 Juillet, de la Costa en Mai et Septembre, et du Coral sans précision de date, mais certainement en juin ou juillet 1794.

Silvestra a à ce moment là 82 ans et les Espagnols ont amené son fils aîné Julià agé de 55 ans ( Lo fill aynat que se li an anmanat que es lo mes precios).
Ils ont par ailleurs littéralement pillé la maison en emportant :
1 boeuf et une vache de trait
165 moutons, 30 chèvres, des poules
du sarrazin, du maïs, du froment
le linge (serviettes, draps, paillasses, chemises)
les outils (bêches, charrues, haches)
les ustensiles de cuisine (casseroles, chauffes-lits, chaudrons)
les couverts ( assiettes, plats, cuillères,fourchettes)
les habits (capes, robes, vestes, pantalons)
Julien a du certainement être relaché peu de temps après, mais les dégats matériels et psychologiques sont restés.

Et 20 ans plus tard, ce sera pire.

Les faits

En 1813 les armées Napoléoniennes qui occupent l’Espagne subissent de nombreux revers, surtout avec l’arrivée de Wellington qui depuis sa victoire de Vitoria le 11 Mai 1813 se rapproche de plus en plus des Pyrénées.
Les Espagnols font des incursions en France, et le Samedi 24 Juillet 1813, de nombreuses exactions vont être commises à Prats de Mollo.
Dès le lever du jour  » 3 bataillons, 100 chevaux et bon nombre de paysans Espagnols  » sont le long de la frontière sur les hauteurs de Ste Marguerite et au Coll de la Guille, mais également à la Preste et à la Torra del Mir.

A la Farga, des morts et des pillages, et au Coral Sylvestre Planes et son épouse Véronique Xatart sont tués.

Les actes de décès transcrits dans les registres d’Etat Civil de Prats de Mollo précisent que :
 » Sylvestre Planes, agé de 40 ans est décédé ce jourd’hui 24 Juillet 1813 vers 5 heures du matin à la descente de Notre Dame du Coral par un coup de feu de l’ennemi « 
et dans l’acte suivant :
 » Véronique Xatart épouse de Sylvestre Planes est décédée ce jourd’hui vers 5 heures du matin devant les barraques de Notre Dame du Coral par les coups de feu de l’ennemi. « 

Dans la maison d’habitation complètement pillée restent :
Julià Planas le grand-père agé de 74 ans et ses 4 petites filles orphelines :
– Madeleine 11 ans
– Julie 9 ans
– Marie Anne 6 ans
– Marie Madeleine 3 ans

De Prats à Paris : relation des faits

Dimanche 25 Juillet 1813 , le Commandant de la Place de Prats de Mollo par intérim écrit au général de Brigade commandant le département des Pyrénées Orientales pour lui relater les faits de la veille en louant l’empressement et le zèle que le Maire et les habitants ont porté dans toutes les opérations, alors que la garnison d’Arles et un détachement de la Garde Nationale venant de St Laurent entrent dans la ville, avant de conclure :
« L’ennemi est encore en présence. Veuillez bien mon Général me donner vos ordres. « 

Le même jour 25 Juillet le Sous-Préfet de Céret écrit au même Général Duranteau commandant le département des Pyrénées Orientales :
 » L’ennemi s’était retiré sur les 9 heures du matin, après avoir pillé, dévasté et brûlé une grande partie des maisons de la Preste et tué dans le hameau ou massacré 2 ou 3 personnes.
La colonne du Coral a porté également le ravage partout où elle est passée. Les propriétaires, mari et femme de la maison du Coral ont été égorgés et tout a été pillé. « 

avant de conclure :
« L »ennemi ne restera pas en si beau chemin. Il ira faire des vivres partout où il pourra. Je vous demande le détachement d’Arles pour renforcer le poste de St Laurent qui est essentiel et qui couvre une grande partie de la frontière. »

Le 26 Juillet, le même Sous-Préfet de Céret écrit au Préfet des Pyrénées Orientales que le 25 Juillet :
 » ….. les troupes ennemies :qui avaient ravagé le territoire de Prats ont reçu des renforts à Camprodon et à Mollo et elles menacent à nouveau la dite commune ainsi que celle de St Laurent. »

Le Général Duranteau commandant le département des Pyrénées Orientales se contente de relater les faits à son supérieur hiérarchique, le Général de Division de Toulouse, et le supérieur hiérarchique n’apprécie pas du tout l’attitude de ce Général, et il s’empresse de lui répondre.
 » J’ai reçu la lettre que vous m’avez écrit le 26 de ce mois et qui m’est arrivée le soir de ce jour 28 Juillet à 6 heures, à laquelle étaient jointes plusieurs copies de celles que Monsieur le Sous-Préfet de Céret et du Commandant de Prats de Mollo qui donnent des détails sur les évènements qui ont eu lieu sur les frontières de cet arrondissement dans les journées des 24 et 25 juillet courant. »

et il lui reproche de ne pas être allé sur place avant de préciser :
 » C’est dans cette occasion où le chef militaire doit savoir prendre sur lui « 
 » Si vos rapports à venir ne m’annoncent point que l’ennemi s’est retiré je me rends sur le champ à Perpignan pour activer tout ce qui pourrait être utilisé. « 

Inventaire du Coral en 1824

En 1813 le jeune couple Silvestre Planes, Veronique Xatart sont assassinés par les soldats Espagnols à la poursuite des troupes Napoléonniennes en déroute laissant dans cette ferme, le grand-père et 3 petites filles Onze ans plus tard au décès du grand père Julià Planes, la succession posant quelques difficultés, des scellés sont posés et un inventaire est réalisé par Barthélémy Xatart juge de paix de Prats de Mollo.

Celui ci est très intéressant car il nous permet de mieux connaitre la façon de vivre de la famille.

 Entrée

– 3 couvertures de fil
– 6 sacs à farine
– 3 sacs « manresane »
– 1 mesure à grain
– 1 picotin en bois
– 2 cribles en fil de fer
– 2 corbeilles
– 1 panier
– 1 coffre sans clef

Cuisine

– 1 table longue avec 2 bancs
– 6 chaudrons en airain (3 grands et 3 petits)
– 1 petite marmite en airain
– 1 grand plat en airain
– 1 cruche en airain
– 1 bassinoire en airain
– 2 poëles (1 en airain et 1 en fer)
– 1 vieille casserole
– 2 marmites en fer
– 1 trépied
– 1 réchaud
– 3 cruches en terre
– 2 bouteilles en verre
– 1 pot en terre
– 3 plats en terre
– 1 carafe en fer blanc

 A droite de l’entrée

– 1 pot avec 3 kilos de graisse salée
– 2 demi-lunes
– 8 écuelles à fromage
– 2 plats en fayence rousse
– 1 chaise
– 1 coffre
– 1 lit en bois avec 2 paillasses
– 1 drap de lit
– 3 couvertures (1 en fil et 2 en laine)
– 1 vieux coussin

 A gauche de l’entrée

– 1 moulin à farine
– 3 pétrins
– 2 tamis
– 1 mesure
– 120 doubles décalitres de pommes de terre

 Pièce attenant à la cuisine

– 1 lit en bois avec matelas et paillasse
– 2 draps
– 2 couvertures
– 1 traversin

 Au 2ème étage une pièce

– 1 lit en bois
– 2 paillasses
– 2 draps
– 2 couvertures
– 1 coffre avec 8 doubles décalitres de sarrazin et 20 doubles décalitres d’avoine
– 1 coffre avec 7 doubles décalitres d’orge
– 1 coffre avec 5 décalitres de fèves
– 1 berceau

 Au 2ème étage dans la pièce à droite

– 1 lit en bois avec matelas en laine et paillasse
– 2 draps
– 3 couvertures
– 1 arche avec 21 doubles décalitres de froment et 24 doubles décalitres de maïs
– 3 « gerros » avec 4 doubles décalitres de graisse de chanvre
– 2 petits tonneaux
– 21 peaux de mouton
– 1 « gerro » avec robinet
– 2 tréteaux et 1 table à saler
– 1 corbeille à fromages

 Chambre du défunt

la chambre était scellée et l’inventaire n’a pas été fait

 Chambre à côté

– 1 lit en bois
– 1 paillasse
– 1 matelas en laine
– 2 draps
– 2 couvertures

 Autre chambre

– 6 draps de lit
– 6 chemises
– 1 matelas
– 2 couvertures
– 1 paillasse
– 10 kg de graisse salée

 Bergerie

– 110 moutons
– 14 chèvres
– 47 agneaux
– 1 vieille jument à poil noir
– 1 albarde
– 1 bât
– 1 « cargas » pour le fumier
– 3 soliveaux en frêne
– 5 rateliers

 Etable

– 2 vaches
– 1 boeuf
– 2 taureaux
– 4 cochons gras de 60 kilos
– 3 truies
– 2 cochons de 8 mois
– 5 cochons d’un an
– 7 cochons d’un mois et demi
– 5 vieilles poutres
– 10 soliveaux
– 1 « cargas »

 Grenier à foin

– 120 kg de paille d’avoine
– 500 kg de foin
– 1 arche sans clé
– 8 vieilles planches

 A l’extérieur

– 1 gerbière de 75 gerbes de seigle
– 3 ruches
– 6 fagots de chanvre de 120 kg les 6
– 4 meules de foin faisant en tout 25 quintaux